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Son éditeur le présente comme un « littéraire clandestin autodidacte et hors piste, construisant une oeuvre à géométrie variable, en écho à ses propres rencontres, doutes ou émois, où le hasard n’existe pas ». Jean-Hubert Gailliot est lui-même éditeur (il a été le cofondateur des éditions Tristram en 1987). Né en 1961, il a commencé à écrire vers l’âge de douze ans, avant même de lire : longtemps, il a cru que le livre était un « média mort, antérieur à la radio, au cinéma, au disque », jusqu’à la découverte, adolescent, de trois écrivains – apprenant, avec Mark Twain que dans la vie tout est possible, avec Jack Kerouac que tout est possible dans l’écriture, et enfin avec Isidore Ducasse que tout est possible dans la pensée : suprême et décisive découverte, marquant l’engagement très particulier de Jean-Hubert Gailliot dans la littérature, dont l’oeuvre est basée sur l’expérimentation littéraire de la confusion – voire fusion – entre réalité et fiction, sur le thème de l’Image et des Apparences ; une oeuvre qui prend forme peu à peu , chaque livre apparaissant comme une extension ou ramification des précédents. Ainsi en est-il de ce cinquième roman, mode d’application par excellence de sa recherche : un Bambi Frankenstein, « ou comment apparaître en disparaissant, disparaître en apparaissant », un Michael Jackson à qui Jean-Hubert Gailliot prête ces mots : « Ce n’est pas quand j’ai l’air mort que je fais semblant, mais lorsque je suis vivant ». « Tous les actes et propos prêtés dans Bambi Frankenstein à des personnages réels sont fictifs », précise l’auteur. Mettant effectivement en scène des personnes réelles, il les transforme en personnages, mêlant ainsi fiction et réalité dans tous ses livres, la fiction étant si bien fondue dans la réalité qu’on peut la recevoir comme une vérité. Voici un exemple très simple : on peut douter de la véracité de la note de l’éditeur page 56 : est-ce une note réelle ou fait-elle partie de la fiction ? De même, dans la chronologie (constituant la troisième partie du roman) trouve-t-on, écrits sur le même ton, des faits réels et des faits imaginaires ; détaillant sur douze pages la période allant du 17 novembre 2003 (jour où la police investit "Neverland", le domaine de Michael Jackson) jusqu’au 13 juin 2005 ( fin du procès pour pédophilie où il est acquitté, faute de preuves, après une semaine de délibérations), nous trouvons, au sein de faits réels : « 26 décembre 2004 : j’effectue une rotation complète autour de la Terre en compagnie de Michael Jackson, à bord de son jet privé "l’Allamistakeo", en vue de la réalisation d’un épisode de la série "L’Hacienda", considéré par l’entourage de la star comme sa dernière chance de présenter à l’opinion un visage favorable. » Il s’agit là du récit extravagant qui constitue la première partie de ce roman (sans titre mais à laquelle on pourrait donner celui du livre), dont Jean-Hubert Gailliot va faire la lecture à des écrivains qu’il admire : Joyce Carol Oates, J.G. Ballard, Jean-Jacques Schuhl, Juan José Saer, J.M. Coetze et Jonathan Safran Foer, le 13 mai 2005, lors de la vingt-sixième session annuelle du Cercle Adolfo Bioy Casares, au sein duquel Jean-Hubert Gailliot a été admis – une rencontre fictive racontée dans la partie centrale du livre. Voici comment les choses se sont déroulées : La diffusion du documentaire "Living with Michael Jackson", du journaliste britannique Martin Bashir, a profondément terni l’image de Michael Jackson, suite à ses propos "candides" concernant son bonheur de dormir avec des enfants. Le procès l’attend. Ses avocats décident de faire appel à Jean-Hubert Gailliot (à considérer ici comme auteur-narrateur-personnage) : celui-ci est alors pensionnaire du Heartbreak Hotel, une clinique de psychiatrie expérimentale associée au parc culturel l’Hacienda, son corps étant entièrement emmailloté de bandages –momifié – suite à un terrible accident d’avion [voir son précédent roman L’Hacienda, éditions de l’Olivier]. Leur conversation sera filmée puis diffusée, afin d’effacer la mauvaise impression laissé par le malencontreux documentaire. « Au fond de moi je pensais que Michael Jackson n’aurait jamais fait de mal ni n’aurait accepté qu’on fasse du mal à un enfant. Je voulais le croire. » C’est de fait ce qu’il va vouloir vérifier lors de ce voyage, constituant la première partie du roman : cinquante six pages époustouflantes pour leur densité, où il va être question de Pinocchio, du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, d’un album (Blankets) que Michael Jackson avoue avoir toujours avec lui : l’histoire d’amour qu’il préfère, « un amour tellement pur, on ne peut pas se lasser d’une histoire aussi belle. » Il est également question du mythe consolateur de Bambi – et du fait que ce personnage a été conçu par un homme du nom de Félix Salten, lequel a écrit une autre histoire, révélant une facette différente de sa personnalité, où il est question de pédophilie : cette histoire, Jean-Hubert Gailliot la raconte en guettant la réaction de Michael Jackson ; et de remarquer sa « propension maladive à contracter toutes les émotions qui s’offrent à lui, pour aussitôt les donner en spectacle »... ce que Jean-Hubert Gailliot appelle le "jacksonisme", ou "syndrôme de Jackson", caractérisé par « un afflux anarchique d’émotions, au hasard des injonctions de la mode, de la pub, des infos ». Et de définir Michael Jackson comme « un être mal défini, ni tout à fait toon, ni tout à fait humain, ni vraiment blanc ni vraiment noir, ni enfant ni adulte. Son martyre spécial ne tenait-il pas à sa faculté unique d’accueillir toutes les tares et contradictions de l’époque ? », ajoutant : « La seule personne à être parvenue à concilier l’attente hystérique des foules pour le spectacle moderne de la folie, de la détresse et de l’impuissance individuels, avec les attributs traditionnels de l’Artiste ». Peu à peu, Jean-Hubert Gailliot s’interroge à propos du sens de l’Image et de l’Attraction, ou "culte distinctif" au tournant du XXIème Siècle. Comme si la situation de départ ne l’était pas elle-même, le récit évolue dans une dimension fantastique, qui commence avec une petite croûte sur le front de Michael Jackson, une vilaine petite croûte que Jean-Hubert va essayer d’arracher ; il finira par créer un trou, et creuser, de plus en plus profondément, sa main s’enfonçant dans son cerveau, ce qui donne au texte un aspect gore et délirant. Alors même qu’on n’a pas le sentiment d’avoir quitté la réalité... Grand admirateur de Michael Jackson, Jean-Hubert Gailliot s’adresse directement à lui à la fin de son roman : « Michael Jackson, si vous lisez cette histoire acceptez-la pour ce qu’elle est : un plaidoyer admiratif et fraternel » : « C’est un grand artiste (dit-il dans un interview réalisé par Philippe di Folco pour "l’Optimum"). Et l’expérience à laquelle il se livre sur lui-même, peut-être à son corps défendant, est prophétique. Elle illustre les difficultés que nous serons de plus en plus nombreux à rencontrer dans tous les compartiments de l’existence : apparence, sexe, célébrité. » Certainement ce plaidoyer pour un homme soupçonné de pédophilie peut paraître dérangeant, rebutant. C’est pour cela qu’il est important de tenir compte des propos que Jean-Hubert Gailliot prête fictivement à Joyce Carol Oates, dans la deuxième partie du roman : « Si Michael Jackson a sciemment enivré ou drogué, comme l’en accuse, ne fût-ce qu’une seule fois, l’un de ces petits garçons, s’il a profité de ce qu’il incarnait aux yeux de ces gosses, pour se livrer, ne fût-ce qu’une seule fois, avec l’un d’eux, à des jeux de touche-pipi sous la douche, alors je suis désolée de le dire, mais l’amusant délire sur l’innocence ontologique dont vous croyez pouvoir parer votre Frankie Bambenstein ne m’amuse plus du tout. » Ce à quoi J.-G. Ballard répond : « Désirez-vous, chère Joyce, vous entretenir à présent de la reponsabilité morale d’un écrivain ? ». Question tout aussi importante qu’étaient les propos de Joyce Carol Oates, positionnant Bambi Frankenstein dans une dimension littéraire tout autant pour son côté fantastique que pour sa construction et son inventivité. Et la deuxième partie est tout aussi riche de détails, saugrenus ou non, que le récit du voyage, de par ses nombreuses sous-parties, toutes titrées, tournant entre autres autour du thème de l’invention, de la fiction, de la dépersonnalisation et de la relation de l’écrivain avec son époque. Une journée annuelle riche en divers micro-évènements, qui s’achève sur la question de Coetze ; « Qu’est-ce que ce Jackson, finalement ? Vous ne m’avez pas dit quel est le fond de votre pensée ». Il s’adresse à Jean-Hubert Gailliot, mais c’est Ballard qui intervient et répond à sa place : « Un peu de sucre avec beaucoup de bruit autour », une référence à Shakespeare et sa pièce Beaucoup de bruit pour rien ! Bambi Frankenstein est peut-être l’idéal même pour découvrir cet écrivain atypique. Mais on peut également le découvrir avec Trente minutes à Harlem (paru en même temps que L’Hacienda), ou « Comment une publicité Benetton a pu changer les couleurs de Harlem » : un texte court contant la métamorphose d’un quartier de Harlem, la décrivant de façon tout aussi hallucinante : pour l’anecdote – parlante ! – beaucoup ont lu cette histoire comme si elle était vraie, alors qu’elle ne peut l’être, cela paraît évident dès que l’on prend du recul. Encore faut-il ne pas se laisser prendre par la façon de raconter de l’écrivain et de ses tours de passe-passe littéraire – ce qui semble soudain moins évident ! Florence LORRAIN Publié le 21 octobre 2006
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