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« C’est la vieille plaisanterie, nous tenons le monde et nous nous plaignons de ce qu’il nous tient. » Ces mots de Kafka cités en exergue nous plongent d’emblée dans l’ambiance de ce roman, qui débute de façon époustouflante : le premier chapître (que l’on pourrait presque lire comme une nouvelle) raconte le parcours d’un spermatozoïde, alliant l’humour d’un Woody Allen (avec son film Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander) à la solennité bouleversante du film L’Origine de la Vie. Après avoir commencé avec la mort, l’histoire débouche sur une naissance ? C’est le début des Trente Glorieuses (« Trente ans. Une virgule ridicule dans l’histoire du monde. A peine le temps de voir grandir une génération. ») revisitées en accéléré à travers les souvenirs d’un homme au soir de sa vie, immobile dans un lit, aux mains ridées « comme des branches de saules », si usé qu’il parait impossible de lui donner un âge précis, lui-même ne s’en donne plus : « Il vous est désormais impossible de vous projeter dans le futur ». Cet homme qui va mourir se trouve quelque part en Asie dans une sorte de grand hôtel médicalisé, les fenêtres de sa chambre donnent sur une baie envahie par les tours, on est en 2032. Le soleil va se coucher. Sur une table, un tas de petits carnets noirs aux couvertures défraichies, aux tranches jaunies par le temps : le jardin secret de Lotr, l’ami qui a disparu de sa vie depuis une éternité. Autour de lui, s’affaire une femme, à la silhouette « aussi délicate qu’une aquarelle d’Hokusai », au front lisse comme du marbre, aux yeux comme « deux billes noires, deux amandes noires, deux larmes d’encre qui méditent en silence ». Qui est-elle ? Une infirmière ? Une geisha ? Un ultime fantasme érotique ? Un ange ? Ou bien la mort ? Une silhouette qui, avec précaution, vient lui donner de l’eau fraîche et va rappeler son corps au désir, une ultime fois, à la vie, faisant déferler par vagues successives les années de sa jeunesse. Et sa vie défile... de l’enfance durant les années soixante (« Le monde est en marche et il va vite... Le pays démultiplie les emplois comme les tranches de pain... Il va falloir nous habituer à ça. Suivre l’évolution du monde et celle de vos parents. Et courir avec. Alors vous courez... Vous regardez votre père courir toujours plus vite vers un lieu de travail plus lointain. Votre mère s’y mettre et courir aussi derrière la femme moderne qu’elle est devenue. ») à sa vie d’homme d’affaire, riche, ambitieux et seul : la mort des parents, l’orphelinat, l’adolescence et les années soixante-dix : « Vous plongez dans l’eau fraîche. Des milliers de bulles pétillent et remontent en même temps que vous à la surface. Vous sortez la tête hors de l’eau et des cris retentissent, des cavalcades, des plongeons. Vous sortez de la piscine et vous entrez dans les années soixante-dix... C’est le temps de la jeunesse radieuse, des rires et des corps ruisselants allongés sur les bordures en ciment. » C’est le temps aussi de la rencontre, capitale, avec Lotr, qui le fascine, l’entraîne dans ses frasques de petit délinquant et ses désirs de liberté. Puis, après le temps gitan, le désir de le retrouver, revivre ce que Lotr a décrit du rythme de vie de son peuple : "Partir, revenir et repartir, telle est notre vie...C’est le temps du voyage qui règle tout. On est réunis dans ce camp pour l’hiver et on repart au printemps, on se rassemble à l’automne et on n’est plus là quand vient l’été. Il y a tant de choses à faire pour remplir le temps du voyage ... Rester mobiles et vigilants, là où il y a des marchés et des brocantes, des foires et de la ferraille. De ce mouvement dépend la longue survie du clan. Il faut reprendre le chemin vers nulle part, là où il y a des vendanges et les travaux des champs, du rémoulage et des chaises à rempailler. Parcourir sans relâche notre territoire qui est vaste comme le monde, éternel et mobile à la fois." Ce qui équivaut à quelques années de vagabondage solitaire en marge d’un monde où tout ne cesse d’aller de plus en plus vite. Etranger au paradis est un livre sur le temps, la solitude et le désir, alliant une construction chirurgicale, minutieusement conçue à la vivacité d’un style musical au service de ceux qui vivent en marge, en rupture avec le rythme effréné d’un monde qui va droit dans le mur. C’est superbement écrit, on le lit d’une traite. Assurément, ce troisième roman confirme le talent de Philippe Lafitte, que l’on avait découvert en 2003 avec Mille amertumes (Buchet-Chastel), bouleversant, et retrouvé en 2005 avec Un monde parfait (id), là aussi un roman sur le temps et le désir, mais aussi sur l’enfermement et la délivrance. Philippe Lafitte n’a pas fini, c’est sûr, de nous étonner et nous éblouir ! Mais laissons-lui le dernier mot : « Le soleil se couche, vous savez qu’il va disparaître et cette fatalité vous serre le coeur » et (le jour va se lever) : « Il ne vous reste plus qu’à attendre et vous ne savez pas quoi... Vous vous répètez que vivre allongé sur un lit dans une chambre d’hôtel n’a aucun sens. Malgré les souvenirs, les images, les années, vous vous rendez compte une fois encore que vous n’avez rien appris de la vie. Malgré toutes ces décennies et ces milliers d’épisodes qui ont formé le cours de votre existence, l’expérience de vivre n’a fait que passer, comme du sable à travers un tamis. » Florence LORRAIN Publié le 9 octobre 2006
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