Page d’accueil
Présentation
de la librairie
Les animations
Les dossiers thématiques
Nous contacter
Historique
Les livres lus
chez Atout-Livre
|
|
|
| Nos derniers coups de coeur |
|
LAISSONS-LES SE SCANDALISER L’Art de la Joie a été publié en 1998 par une petite maison d’édition italienne, "Stampa Alternativa", après avoir trouvé porte close vingt ans durant chez tous les grands éditeurs du pays : un refus certainement empli d’effroi face à "une telle chose", totalement inattendue dans le champ littéraire de l’époque, ni en retard ni en avance sur son temps, mais tout simplement ailleurs (*), échappant de fait à toute tentative de comparaison et de classification. L’Art de la joie, c’est avant tout un personnage féminin encore jamais rencontré en littérature : le portrait d’une femme hors du commun, Modesta, née avec le XXème Siècle, racontant, à l’aube de ses soixante ans, ce qui a fait d’elle un être libre à tous niveaux : spirituel, intellectuel, social, politique et sexuel. Un récit d’une énergie extraordinaire, rythmé par une expression récurrente et essentielle, lumineuse comme un phare, vivante comme un battement de coeur : Les temps changent. Tout commence dans une campagne sicilienne terrassée par la chaleur de l’été avec une tragédie qui, à neuf ans, fait s’échapper Modesta d’un environnement sinistre et misérable, la menant dans un couvent où elle restera enfermée sept ans. Recueillie à l’âge de seize ans par une des familles les plus anciennes de la Sicile par la noblesse et la fortune, Modesta va en devenir le pivot, prenant dès lors son destin en mains : lectures formatrices et rencontres décisives feront d’elle une princesse socialiste et libertaire. A vingt ans, Modesta a encore toute la vie devant elle... Insaisissable et quelque peu dérangeante, cette Modesta pulvérise les vieux tabous les uns après les autres. Ardente, cohérente, entière en tout, et surtout en amour, qui n’est pas un miracle, mais un art, un métier, un exercice de l’esprit et du coeur, bisexuelle, féministe, anticléricale, anarchiste et fondamentalement pacifique, jamais Modesta ne se laissera alièner ni par l’argent, ni par le pouvoir, ni par aucun dogme, refusant toute étiquette, jusqu’à celle d’« athée », préfèrant le mot « agnostique » si décidément on s’obstine à vouloir la cadrer. C’est dans ce sens qu’elle éduquera les enfants dont elle sera entourée, oeuvrant à leur propre affranchissement, et qu’ils s’envolent comme elle, corps et âme, de leurs propres ailes ! Ni dieu, ni maître sinon l’Amour, telle aurait pu être la devise de Modesta ! Dès le début de la lecture, on est surpris, désorienté mais happé par la liberté de la narration, Goliarda Sapienza glissant du passé au présent et vice-versa, jusqu’au coeur des phrases, tout en employant tour à tour première et troisième personnes avec un naturel confondant : une indépendance stylistique fusionnant avec l’indépendance de Modesta. Au fur et à mesure que celle-ci avance dans son récit et dans sa vie, les disparus et les morts deviennent de plus en plus présents : ceux qui ne sont pas là, physiquement, n’ont pas pour autant cessé d’exister dans son coeur et sa pensée. Les voix du passé résonnent, drôles de présences que Goliarda a l’art de rendre crédibles. Le dialogue, peu à peu, s’impose, ne rendant la lecture que plus prenante et fascinante, d’autant plus que Modesta s’adresse à nous, lecteurs, nous faisant retenir notre propre souffle lorsqu’elle va être tentée par deux fois d’arrêter son histoire... Mais le plus beau ne peut qu’advenir : Maintenant, seule une paix profonde envahit son corps mûr à chaque émotion de la peau, des veines, des jointures. Corps maître de lui-même, rendu savant par l’intelligence de la chair. Intelligence profonde de la matière... du toucher, du regard, du palais. [...] Modesta observe comment ses sens mûris peuvent contenir, sans fragiles peurs d’enfance, tout l’azur, le vent, l’espace. Etonnée, elle découvre la signification du savoir que son corps a su conquérir dans ce long, bref trajet de ses cinquante ans. C’est comme une seconde jeunesse avec en plus la conscience précise d’être jeune, la conscience des manières de jouir, toucher, regarder. Cinquante ans, âge d’or des découvertes [...] Comment communiquer le bonheur de chaque acte simple, de chaque pas, de chaque rencontre nouvelle... de visages, de livres, de crépuscules et d’autres [...] Réfléchis, Modesta, peut-être que vieillir de façon différente n’est qu’un acte révolutionnaire de plus [...] S’arrêter là dans cette plénitude de joie des sens et de l’esprit ? La tentation est grande, mais la vie ne s’arrête pas, et le roman continue, dans un présent absolu. Raconte, Modesta. Raconte encore... Mais alors, comment un tel livre peut-il s’achever ?... Ce sera la surprise, le bouquet final d’un feu d’artifice qui aura duré six cent cinq pages exactement, le temps de voir trois générations se succéder, animées par plus d’une cinquantaine de personnages gravitant autour de Modesta, certains tout autant inoubliables qu’elle : Tuzzu, Mimmo, Carmine, Nina, et surtout Béatrice... pour ne citer qu’eux. « Pourquoi faut-il lire ce livre ? », écrit le critique italien Lucas Orsenigo (**). Parce qu’il est un hymne à la joie. A la joie la plus simple qui soit, celle qui émane de la conscience et de l’acceptation sereine de sa propre existence et de celle des autres, personnes ou choses, sans lesquels le bonheur serait absolument impossible. Le roman de l’instant et du désir, qui commence et s’achève sur la notion de plaisir, de l’ignorance au savoir, que l’on referme, le coeur débordant d’amour. Pour cela, Modesta est l’un des plus beaux personnages qu’il nous ait été donné de rencontrer en littérature. Modesta, Goliarda... On se surprend à les confondre. Mais c’est aussi que la vie de Goliarda Sapienza a tout d’un roman : Née en 1924 à Catane, en Sicile, ses parents étaient deux grandes figures historiques du socialisme. Son père, avocat syndicaliste, fut l’un des fondateurs du Parti Communiste sicilien. Sa mère, Maria Giudicce, institutrice syndicaliste, icône de la gauche italienne, dirigea Le Guido del Popolo (« Le cri du peuple ») dont Gramci était le rédacteur en chef, et fut secrétaire du PSI turinois. Eloignée par ses parents des écoles fascistes, Goliarda a reçu une éducation athéiste et socialiste. En 1940, âgée de seize ans, elle entre à l’Académie d’Art dramatique de Rome, et en résistance. En 1945, elle fonde avec d’autres le T.45 (« théâtre 45 »), dont la première pièce connaît un succès retentissant : on l’appelle la Sarah Bernhardt italienne, Visconti désire monter une compagnie avec elle. Mais Goliarda préfère le cinéma. Et va travailler sous la direction de monstres sacrés tels que Visconti (un petit rôle dans « Senso »), Alessandro Blasetti, ou encore Francesco Maselli, qui fut son compagnon durant dix-huit ans. Son rôle dans « Vestire gli inudi » (« vêtir ceux qui sont nus ») la rendra célèbre. Son talent est alors qualifié « d’absolu, terrifiant et superbement naturel ». Elle avait commencé à écrire de la poésie à partir de 1953, année de la mort de sa mère, mais en 1965, suite à deux tentatives de suicide, elle abandonne cinéma et théâtre pour la littérature. Elle commence alors un cycle autobiographique, qui sera lui-même interrompu dix ans durant, le temps d’écrire Art de la Joie. Des périodes plus ou moins longues de pauvreté la pousseront au vol : un vol de bijoux, provoquera un scandale, pour lequel elle exigera elle-même d’aller en prison ! (« Un geste dostoievskien », dira Elsa Morante). A presque soixante-dix ans, au début des années quatre-vingt-dix, elle commence à enseigner la comédie au Centre expérimental de Cinématographie de Rome -laissant le souvenir d’une personne « extraordinaire, insupportable, sincère et rebelle ». Aujourd’hui encore, elle suscite amour et admiration chez ceux qui l’ont connue. Goliarda Sapienza est morte en 1996. (*) : Libération du 6 octobre 2005 : cahier livres, trois pages consacrées à L’Art de la Joie . (**) : in Corriere della serra, 1996. Florence LORRAIN
Publié le 21 février 2008
|
||||||||||||||||||||||||||||||||
