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La beauté du monde
Michel LE BRIS

679 pages
Grasset
21,90 €

Ils furent, dans les années vingt, pour toute l’Amérique, les grandes stars de l’aventure, « conjuguant au quotidien le meilleur des Mines du roi Salomon de Ridder Haggard, du Monde perdu de Conan Doyle et de La guerre du feu de Rosny Ainé ». Premiers à réussir un film sonore en pleine Jungle, ils furent les inventeurs du cinéma documentaire animalier et les pionniers de la préservation de la faune africaine. D’eux, Hemingway écrivit qu’ils brisèrent les clichés de « l’Afrique des ténèbres ». Ils furent enfin les premiers à se mettre en scène au sein même de leurs documentaires. Surtout Osa, filmée par Martin, rayonnante, « semblant être en empathie avec la terre entière ».

Osa avait seize ans lorsqu’elle avait été enlevée – avec son consentement – par Martin Jonhson. Ce dernier revenait du périple hallucinant dans les mers du sud à bord du Snark, où il s’était fait embaucher à vingt-trois ans par Jack London comme cuisinier, ce qu’il n’était pas. Mais aventurier dans l’âme, oui, et déjà photographe (nous sommes alors dans les années dix), de fait auteur de toutes les photos prises durant ce voyage si magnifiquement raconté par Jack London (La croisière du Snark, éditions Phébus, collection "Libretto"). Osa et Martin reprirent le voyage là où il avait été interrompu, retournant entre autres dans les îles Salomon y filmer les coupeurs de têtes, où Osa faillit d’ailleurs se faire dévorer par les cannibales tandis que Martin filmait, impertubablement !!!... « Jack London et sa femme Charmian avaient déclaré vouloir mener leur vie comme le galop furieux de quarante chevaux menés de front : Martin et Osa paraissaient décidés d’en ajouter une quarantaine de plus », dit Michel Le Bris, qui nous offre, avec le récit de leur vie une fresque somptueuse et envoûtante.

Lorsqu’Osa et Martin revinrent des mers du Sud avec des kilomètres de pellicule, ils trouvèrent une Amérique au sortir d’une guerre dont ils avaient à peine entendu parler, où tous les codes, croyances et valeurs du vieux monde avaient basculé. Ils s’adaptèrent néanmoins très vite, voire immédiatement au tourbillon new-yorkais, Osa surtout, aussi à l’aise à Broadway et dans les clubs de jazz de Harlem avec Dorothy Parker et Francis Scott Fitzgerald qu’auprès des cannibales. Le film de Martin fut un succès, un film avec une Osa qui crevait l’écran, laquelle, à elle seule, « portait cette idée jugée folle de la grande paix du monde sauvage ». Osa en plein dans l’esprit du temps, une époque où l’on s’interroge sur la nature et sur ce que l’on a à apprendre des cultures de ceux que l’on appelle « primitifs », époque de rêves d’Afrique en plein coeur de New-York où Braque et Picasso sont exposés au milieu de masques africains... Une époque superbement restituée dans toute sa démesure par Michel Le Bris au sein d’une première partie captivante au cours de laquelle Osa et Martin, loins au fond d’eux de toute cette frénésie, préparent leur grand projet : filmer les animaux sauvages au Kenya. Michel Le Bris semble y avoir vécu, au temps même d’Osa et Martin, nous fascinant dès leur arrivée sur le continent africain, puis tout au long de la deuxième partie, par les descriptions de paysages, de la végétation, des lumières et des ombres, des couleurs, des animaux et de leur comportement, des rapports de l’homme avec l’animal. Nous voici au début à Nairobi, dans l’atmosphère de la vie coloniale anglaise, alors qu’un vent de revendication pour l’indépendance commence à souffler sur le pays. Osa et Martin y font de multiples rencontres, entre autres celle avec Denys Finch Hatton, le grand amour de Karen Blixen. Et les voilà enfin partis, au nord, à la frontière avec l’Ethiopie, dans une région où les animaux n’ont pas été chassés depuis des années, plus personne ne s’y risquant à cause des pillards. Ils découvriront alors un eden : un lac – appelé « lac paradis » par Osa – dans le cratère d’un volcan entouré de bois profonds, puis par le désert : « Rien de moins que la splendeur première du monde »...

Ce sont deux minutes filmées aux chutes du Murchinson d’un des documentaires de Martin Jonhson qui furent un déclic pour Michel Le Bris : « Opéra du monde sauvage, dans sa plus foudroyante beauté. Avait-on jamais mieux dit en images l’effroi et la merveille, et le mystère de ce qui les unit ? L’appel du sauvage, disait Jack London ». Michel Le Bris avait déjà réalisé un remarquable documentaire pour arte sur ces amants de l’aventure il y a dix ans. Mais il était resté habité par Osa : « parmi les plus étonnantes d’une longue série de femmes exploratrices, artistes, aventurières, sportives, affirmant avec audace leur féminité ». Osa, qui devient l’héroïne, merveilleuse, lumineuse, émouvante, de ce roman.

Fils spirituel de Stevenson, Michel Le Bris, né en 1944 en Bretagne, est l’auteur de nombreux livres (de L’homme aux semelles de vent à Pour une littérature monde. Défenseur de l’idée d’une littérature voyageuse ouverte sur le monde, il a créé en 1990 le fameux festival "Etonnants voyageurs" à Saint-Malo. 

Florence LORRAIN

Publié le 16 septembre 2008