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Le chemin des âmes
Joseph Boyden

Traduit de l’anglais (Canada) par Hugues Leroy, 391 pages.
Albin Michel. "Grandes traductions"
22,50 €

« Un obus est tombé trop près. Il m’a lancé dans les airs et, soudain, j’étais oiseau. Quand je suis redescendu, je n’avais plus ma jambe gauche. J’ai toujours su que les hommes ne sont pas fait pour voler »

Authentique, déchirant, remarquable, magistral, édifiant, bouleversant, hallucinant...une liste longue, qui n’en finit pas et n’en finira peut-être jamais pour qualifier ce livre et le louer comme l’un des plus puissants écrits sur la Première Guerre Mondiale. Jim Harrison parle d’un roman brillant et sombre à la fois : « Il vous fera peut-être souffrir, mais il en vaut irrésistiblement la peine ». Parmi les critiques innombrables, qui ont loué Le chemin des âmes, retenons celle du Glasgow Herald : « Il faut une vision exceptionnellement intense et claire pour qu’un écrivain parvienne à nous persuader que tout n’a pas été dit ou écrit sur la Grande Guerre ».
C’est la guerre, décrite dans toute son horreur, dans toute son abjection, et la vie quotidienne d’hommes devenus de la chair à canon pouilleuse imbibée dès l’aube de rhum ou de morphine, qui ne dorment plus, dont les survivants reviennent, fantômes brisés dans leur âme.
Certes, il y a eu Barbusse, Dorgelès, Genevoix, Remarque (pour ne citer qu’eux) pour raconter cela. Alors la question, effectivement, se pose : pourquoi lire encore un autre livre sur cette guerre, et souffrir encore une fois ?
Parce que Joseph Boyden, renouvelle le genre de façon inédite en l’abordant d’un tout autre point de vue, celui d’un Indien, tireur d’élite dans l’armée canadienne, faisant du Chemin des âmes un grand roman sur l’Identité.

Ils sont deux, amis depuis l’enfance, appartenant au peuple des Crees, et ont grandi selon les manières ancestrales à une époque où la plupart des peuples indiens se retrouvaient parqués dans des réserves ou bien assimilés à la population blanche des villes, subissant violemment la christianisation européenne.
Xavier et Elijah descendent le fleuve, décidés à s’enrôler dans l’armée canadienne, mus par une quête de reconnaissance : « Nous serons considérés à notre retour comme des hommes, des héros ». Inconscients, comme d’autres, partis la fleur au fusil...Ils vont tout d’abord vivre cette guerre (dès leur arrivée dans les Flandres en 1915) en fonction de leur propre nature : comme des chasseurs, avec la stratégie propre à ce qu"ils ont appris dans les forêts. Une chasse qui bien évidemment, va perdre tout son sens et transformer les deux hommes...

Une autre grande force de ce roman repose sur sa particularité d’être écrit au présent (ce qui pousse inexorablement le lecteur à faire le vide autour de lui) et sur sa charpente — concentrique, pourrait-on dire : il commence en 1919 avec Niska, une vielle Indienne qui a fait un long voyage depuis le nord de l’Ontario pour accueillir Elijah, seul rescapé, infirme, devenu morphinomane. Mais au lieu de retrouver Elijah, c’est Xavier, qui descend du train, revenu avec l’identité de son ami... Elle n’en dit rien ; commence alors la remontée du fleuve, en canoë, avec cette femme qui va tout faire pour extirper de Xavier cette douleur intérieure qui est en train de le tuer. Et ce sont ces deux voix alternant tout au long, celles de Niska et de Xavier, qui font de ce roman « une réflexion sur notre propre humanité, ce qui la menace, ce qui peut nous la faire perdre ».

Jeune Canadien aux racines indiennes, écossaises et irlandaises, Joseph Boyden, avec ce premier roman, a créé l’événement à la foire de Londres au printemps 2004 et les éditeurs du monde entier se sont battus pour en acquérir les droits. Le Chemin des âmes est actuellement en cours de traduction dans une quinzaine de langues.
« Tout à la fois un récit magistral de l’enfer comme de la façon d’en guérir : Ce livre est grave, imposant et passionné » en dit très finement Louise Erdrich.
Sobrement, disons que ce roman annonce la naissance d’un grand écrivain.

Florence LORRAIN

Publié le 27 juin 2006