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Il suffit d’ouvrir le livre, parcourir les premières phrases, et c’est parti : on est happé par la sonorité, le ton, le rythme, un style d’un réalisme cru, où paillardise et poésie se font la part belle. Bouleversant de fond en comble, c’est un roman qui se vit comme un orage extraordinaire, lessivant tout sur son passage, avec éclairs, grondements de tonnerre et accalmies trompeuses. On n’en sort plus, on ne veut surtout pas en sortir ; son souffle, on le reprendra seulement à la fin. C’est si flamboyant qu’une fois arrivé à cette fin, on se frotte les yeux, comme si on sortait d’une salle de cinéma. Et c’est tout comme, car François Dupeyron écrit comme il filme, comme s’il avait filmé avec des mots à la place de la caméra. Ça commence à Genève, dans une rue de la ville basse, là où se rendent « le populo, les soldats, toute la soif de la ville et les queues qui réclament ». On est en 1877, Gustave Courbet n’a que cinquante-sept ans, mais il est vieux comme le monde, usé, en exil depuis l’échec de la Commune (on lui reproche la chute de la colonne Vendôme et son rôle actif dans les fêtes révolutionnaires). Voilà trois jours « qu’il tourne en rond, d’un bar à l’autre, n’en sort pas de son tournis ». Entrant dans un bordel, il croise « une formidable crinière rousse, une masse mousseuse, orageuse presque ». Il croit revoir Jo l’Irlandaise, la passion de sa vie – l’inoubliable, qui posa pour "Les Endormies" puis, dix ans plus tard, pour "L’Origine du monde". Il décide de revenir le lendemain, mais pas saoul. « Elle m’a trop remué, tout ce qui avait fini de se déposer avec le temps, poussière d’âme, il a suffi qu’il l’aie revue... Si on pouvait éclairer son intérieur, on n’y verrait rien d’autre ce soir que cette poussière rendue folle, un courant d’air l’a balayée, et c’est reparti, la danse... » Sauf qu’il ne s’agit pas de Jo, mais de Mona, autre exilée de la Commune. Qu’importe, il la paye pour une nuit ; ce sera une nuit de confession : son amour pour Jo – un amour si fort qu’il fallait rompre –, l’exposition qu’il organisa en 1867 par provocation, las d’être refusé au Salon, son engagement dans la Commune en 1871, qu’il vécut comme une vraie révolution, celle de 1848, avec Proudhon pour modèle. On dira banalement – et pourtant c’est si vrai ! – qu’il est question dans ce livre de vie, d’amour, de rupture, de création et de ce que signifie l’engagement quand on est un artiste ; l’amour, la vie, "L’Origine du monde" (un tableau peint le temps d’une nuit à la lueur vacillante d’une bougie)... : on assiste à l’oeuvre en train de s’accomplir, le pourquoi, le comment, ce qui est advenu (la scène est bouleversante, d’un érotisme brûlant). Ce que Courbet peint, c’est l’Amour ; et parce qu’il sait qu’il ne pourra pas aller au-delà. « En regardant le tableau, explique François Dupeyron, je me suis dit que Courbet ne pouvait pas l’avoir exécuté en réponse à une commande. A cette période de sa vie, il est un peintre célèbre. Lorsqu’il vend un tableau, son prix équivaut à dix années de salaire pour un ouvrier. Voilà un homme qui a du poids dans la société et que je vois mal exécutant des travaux de commande, comme on l’affirme pour cette pièce. Ensuite je me suis dit que cette femme dont on ne voit que le sexe est en train de se donner une dernière fois à son amant. C’est un cadeau au moment même d’une rupture. J’ai imaginé cela et le processus s’est mis en branle. » L’Origine du monde à l’origine de ce livre... Les femmes, voilà le moteur de la vie de Courbet, avec le vin peut-être, dont on raconte qu’il ingurgitait vingt à trente litres par jour. Sa relation avec les femmes, tel est donc le moteur du livre, qui se structure autour d’elles. Un livre, surtout, sur le génial Courbet, « un homme qui dégoise et gueule à la manière de Flaubert », énorme, puéril et contradictoire, et enfin, un formidable hommage à Jules Vallès, si vivant ici qu’il nous donne envie de relire L’Insurgé. Ancien monteur au cinéma, autodidacte, François Dupeyron est cinéaste : il est venu sur le tard (à presque qarante ans) à la mise en scène et à l’écriture avec Drôle d’endroit pour une rencontre, son premier long métrage tourné en 1988 avec Catherine Deneuve et Gérard Depardieu, nominé pour le César de la première oeuvre. Il a depuis réalisé huit films, dont Cest quoi la vie ?, Un coeur qui bat (1991) et La chambre des officiers (2001). En 2003, paraît son premier roman, Jean qui dort (Fayard), qui lui donne envie de poursuivre cette expèrience romanesque en la liant d’avantage à son métier de cinéaste. Il va alors écrire Inguélézi (Actes Sud), entre l’écriture du scénario et le tournage de Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran. « J’ai retrouvé le plaisir du premier roman, explique-t-il dans un interview(in Libération, 26 mai 2004) : j’avais toujours trouvé qu’il existait un manque dans l’objet scénario, bâtard, une sorte de nouvelle non aboutie. Le roman, pour moi, comble ce manque de scénario ». Inguélézi fut créé simultanément pour le cinéma et la littérature, aventure radicale et personnelle marquant le talent de quelqu’un qui n’a pas fini de nous surprendre et de nous transporter, la preuve en est avec Le Grand Soir. Florence LORRAIN
Publié le 4 février 2008
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