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C’est un roman épistolaire, deux correspondances à sens unique, puisque trente-trois ans séparent les lettres écrites par Louis, soldat durant la Grande Guerre, et celles de Lorette, jeune apprentie en sténo-dactylo dans les années cinquante à Saint-Germain-des Prés. Ce qui les lie est une certaine Léonie Meunier, née en 1900, correspondante de Louis après la mort de son mari à la guerre et mère de Lorette, mais aussi la mort : Louis attend le boulet de canon qui va le réduire en purée et Lorette est atteinte de tuberculose. "Un âge va, un âge vient, et la terre tient toujours", dit L’Ecclésiaste. Ces mots que Cécile Ladjali cite en exergue de son livre reflètent bien ce que l’on ressent en lisant ces lettres : malgré les guerres, les catastrophes, la vie continue ; le temps passe, le temps traverse les guerres, comme il nous traverse ; nous sommes de passage. Lorsqu’à la fin du livre, Cécile Ladjali dresse la liste de toutes les personnes citées par Louis et Lorette ainsi que des destinataires de leurs lettres, le seul repère par rapport au temps est celui de leur date de naissance : l’important, c’est leur vie. Il n’est pas nécessaire d’inscrire la date de leur mort – pour ceux qui le sont –, seule la venue au monde compte. La naissance, et les traces que chacun laisse, malgré la mort, de son passage sur Terre et, pour beaucoup, par le biais de l’écriture et des livres lus : lorsque Louis écrit à son ancien instituteur, il lui pose cette question : « Ai-je appris à lire pour mourir ? ». Autrement dit, ai-je appris à écrire et à lire pour faire la guerre ? Pour tuer ? La lecture et l’écriture, tout le roman repose sur ce sujet, et sur ce qui reste des hommes, anonymes ou non, lorsque les guerres ont bouleversé leur vie, sur la façon dont ils contribuent à l’Histoire. Et ce n’est pas un hasard si le fiancé de Lorette est étudiant en histoire... Ce roman fait penser à la façon dont le canon des guerres résonne au sein des familles par le biais de transmissions de toutes sortes aux générations futures : les silencieuses, et celles qui laissent des traces, ces papiers et ces lettres qui n’ont pas été perdus ou jetés : c’est ainsi que l’on constitue son arbre généalogique et que, des ancêtres, on peut créer un roman en reconstituant leur histoire. C’est une des raisons pour lesquelles ce livre est plus que touchant. On le lit presque mélancoliquement, exactement commes des lettres restées longtemps cachées que l’on viendrait de découvrir, des années plus tard, avec, en musique de fond, "La Jeune Fille et la Mort" de Schubert. Née à Lausanne en 1971, de mère iranienne, Cécile Ladjali est professeur agrégée de lettres modernes et enseigne en Sein-Saint-Denis et à l’université (Sorbonne nouvelle).Louis et la Jeune Fille est son troisième roman après Les Souffleurs (2001) et La Chapelle Ajax (2005). Florence LORRAIN Publié le 7 octobre 2006
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