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Margherita Dolcevita
Stefano Benni

traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, 249 pages
Actes-Sud
20,80 €

C’est un bien beau personnage d’adolescente à laquelle Stefano Benni donne vie dans ce roman. Une Margherita dotée d’une grande imagination, qui aime la nature, les animaux, les livres, et voudrait devenir poétesse quand elle sera grande. En attendant, elle compose des poèmes ratés et des débuts de roman, vivant une existence plutôt paisible avec sa famille : un père qui s’adonne à la réparation de vieux objets dans son garage, une mère qui « travaille pour sa progéniture » à la maison et fume des cigarettes virtuelles ; deux frères : l’aîné, Giacinto, que deux choses animent dans la vie : le foot et le ballon, et le « petit mais apocalyptique » Erminio, (dit "Eraclito"), fou de maths et de jeux vidéo. Il y a aussi le grand-père Socrate un peu zinzin qui vit retranché dans le grenier. Et enfin Roupillon, le chien de Margherita : « l’un des plus mystérieux composés arcimboldiens de la nature »... le portrait type d’une famille unie, vivant son quotidien de façon sereine. Ce, jusqu’à l’arrivée de nouveaux voisins, les Delbene. Et l’on va assister, médusé, à la construction d’un gros cube noir en guise de maison, entouré d’une palissade « de type Fort Alamo » avec un portail en acier. « Ne manque que le pont-levis », songe Margherita, maussade devant ce spectacle affligeant.

On l’a bien compris, les Delbene se sont construits un château fort imprenable, et l’on peut envisager que ces gens-là préfèrent vivre coupés du monde pour s’en protéger. Soit. Mais il n’en est rien. Car les Delbene, non seulement se protègent des autres, mais aussi s’imposent. Et vont se révéler être des personnes très entreprenantes, s’incruster dans la vie environnante comme des microbes, contaminant l’ordre des choses, et faire progressivement disparaître tout ce qui constitue un obstacle à leur vision du monde.

Fascinés par ces voisins qui leur en mettent plein la vue avec leurs manières, leurs conceptions des choses, leurs appareils ultra modernes, les parents de Margherita vont être les premiers manipulés. Son frère aîné, en tombant amoureux transi de la fille des voisins est littéralement hors jeu. Margherita elle-même vit ses premiers émois amoureux pour Angelo, le fils, qui passe plus de temps en hôpital psychiatrique qu’au sein d’une famille qui le considère froidement comme un élément perturbateur. Désemparée tout d’abord, démunie face à tant de bouleversements, Margherita va entrer en résistance et, rejointe par Eraclito, opter pour le sabotage et s’organiser en conséquence...

Je pense qu’il vaudrait mieux que ce soit nous (enfants) qui prenions les décisions, et les adultes qui écrivent des rédactions contre la guerre, qu’ils devraient arrêter de faire des films où la justice triomphe, et la faire triompher ,tout de suite, à la sortie du ciné, écrit Margherita. Eh bien oui, je suis polémique, conclut-elle. Et elle a bien raison, cette Margherita : elle a des valeurs, elle y tient, et c’est important, fondamental, face à ce monde corrompu qui ne pousse qu’au désenchantement. En donnant la parole à cette adolescente vive, intelligente, poétique et drôle, Stefano Benni a écrit un roman enlevé, plein de fraîcheur. En campant ce personnage dans une situation déstabilisante et dangereuse, l’écrivain en fait une fable moderne. A la fois faux polar et faux journal intime, c’est un roman qui finit par échapper à tout définition bien cadrée, au même titre que le refus de tout stéréotype de Margherita...

Florence LORRAIN 

Publié le 21 février 2008