Page d’accueil Présentation
de la librairie
Les animations Les dossiers thématiques Nous contacter -
Réserver
Historique Les livres lus
chez Atout-Livre
Nos derniers coups de coeur  
Littérature étrangère
 La chambre de Mariana
Aharon Appelfeld
 Margherita Dolcevita
Stefano Benni
 Les Années
Virginia WOOLF
 Absurdistan
Gary Shteyngart
Nahui
Pino Cacucci
 Un bref instant de romantisme
Miranda JULY
 La route
Cormac McCarthy
 Recettes intimes de grands chefs
Irvine Welsh
 Porno
Irvine Welsh
 Passion et repentir
W. WILKIE COLLINS
 L’Art de la joie
Goliarda SAPIENZA

Nahui
Pino Cacucci


Bourgois
25 €

Diego Rivera disait qu’il était impossible de ne pas s’éprendre d’elle lorsqu’on la rencontrait : Nahui était une femme d’une beauté spectaculaire. Ses yeux furent loués pour leur couleur : « un vert émeraude changeant aux imperceptibles nuances turquoises et violettes ». Objet de désir, astre resplendissant, son corps fut perçu comme une oeuvre d’art à part entière et elle fut pour un temps la muse et le modèle des peintres les plus brillants de ce Mexique vivant et productif né de la révolution au début du XXème siècle. Il fallait un roman bouillonnant de passion, de bruit et de fureur pour conter l’existence de cette femme, qui fut également peintre et écrivain, et qui vécut jusqu’à son dernier souffle en toute cohérence avec ses idées.

Née en 1893 sous le nom de Carmen Mandragón, elle était fille d’un militaire, inventeur d’armes, qui sut traîtreusement tirer parti des bouleversements politiques en 1913, devenant général puis ministre de la guerre sous la dictature de Victoriano Huerta. Elle haït très tôt sa situation de jeune privilégiée au sein de l’aristocratie mexicaine. S’affranchissant très tôt d’une éducation rigide, et surtout de son père, elle quitta la demeure familiale pour épouser sans amour un ambitieux jeune homme qui, lui, vit dans cette alliance le moyen d’assouvir le rêve d’une carrière diplomatique. Après quelques années passées en Europe – la chute de Huerta ayant provoqué l’exil des Mandragón – et surtout la mort de leur enfant dans d’étranges circonstances, Carmen quitta son mari dès leur retour à Mexico, pour le peintre Gerardo Murillo. C ’est ce dernier qui lui donna son nom d’artiste, la rebaptisant Nahui Olín (signifiant le renouvellement des cycles cosmiques dans le calendrier aztèque). Avec lui, elle vécut une passion fusionnelle, orageuse, vertigineuse et destructrice. Une liaison, scandaleuse car publique, qui prit fin lorsque Nahui le quitta, emportant avec elle son nouveau nom. Dès lors, elle s’adonna entièrement à la peinture et à l’écriture, s’installa dans le port de Vera Cruz, et c’est là qu’elle rencontra un capitaine, Eugenio Agacino, avec qui elle partagea un immense amour. La mort accidentelle de cet homme allait sonner le glas : Nahui ne s’en remit jamais. Il lui restait cependant encore trente ans à vivre... Revenue à Mexico, elle s’installa, seule mais entourée d’une multitude de chats, dans l’ancienne demeure de son père, vivant de la vente de ses tableaux, enseignant la peinture. Puis errant dans les rues, proposant aux touristes des copies de ses photos de nu, et surtout passant des heures à regarder le soleil en face, ce jusqu’à ce jour en 1978 où elle décida que le soleil pouvait bien se lever sans elle. 

Immortalisée par les photos d’Edward Weston et par ses autoportraits – innombrables, Nahui est cependant peu connue en France. Ses livres n’ont apparemment jamais été traduits et l’on commence à peine à répertorier son oeuvre picturale (ses peintures étant dispersées dans une multitude de collections privées). Elle fut pourtant aussi importante que d’autres femmes, beaucoup plus connues qu’elle aujourd’hui, telles Frida Kalho, Nellie Campobello ou encore Tina Modotti : un ami de Nahui, l’écrivain Andrès Henestrosa, en témoigne : « Avec elles, commence l’ère moderne. Elles sont les premières à se libérer, et je ne parle pas de libération entendue comme possibilité de devenir dirigeante ou présidente, je parle de la liberté, celle du comportement quotidien, de la lutte contre les préjugés, contre les traditions. On ne peut faire abstraction de Nahui pour comprendre une étape importante du Mexique sur son chemin vers le progrès ».

Raconter la vie tumultueuse et hors norme de Nahui, c’est raconter une époque passionnante dans l’histoire du Mexique, dont la richesse intellectuelle et artistique attira l’attention du monde entier : celle de « la naissance douloureuse du Mexique moderne, mélange impénétrable d’avant-garde culturelle et d’archaïsme, sans scrupules en politique et volcanique en art, viscéralement extrémiste ». Epoque et lieu de toutes les extravagances, et « Mexico, la métropole la plus désinhibée, où tout moralisme se désintégrait de façon forcenée, parfois délirante, où les comportements étaient inspirés par un véritable besoin de liberté individuelle et collective »Raconter Nahui, c’est raconter un pays, et c’est tout un pan de l’histoire du Mexique qui se déroule sous nos yeux, à partir de la fin du régime despotique de Porfirio Diaz : l’insurrection des paysans sans terre et la formation d’armées de déshérités menées par Emiliano Zapata et Pancho Villa, la Révolution (qui fit un million de morts) aboutissant au coup d’Etat des "Généraux frelons", à l’assassinat du président Madero et la prise du pouvoir par Huerta... jusqu’à ce que ce dernier prenne la fuite après l’entrée triomphale dans Mexico de Villa et Zapata.

Pino Cacucci, écrivain italien et traducteur de littérature espagnole et latino-américaine, partage son temps entre son pays et le Mexique depuis vint-cinq ans. Outre de nombreux romans, il a écrit une biographie de Tina Modotti. Et l’on peut supposer que c’est en écrivant sur celle-ci qu’il s’est de plus en plus intéressé à Nahui, les deux femmes ayant été amies. La surprise, c’est qu’à la place d’une simple biographie, il a fait de cette vie un roman, comme si ce genre-là, seul, seyait à Nahui. Et le résultat est flamboyant. D’un bout à l’autre, Pino Cacucci nous captive avec ce magnifique personnage, évidemment inoubliable.

Florence LORRAIN 

Publié le 29 février 2008