Tessa
Margaret Kennedy
traduit de l’anglais par Louis Guilloux,
Mercure de France - "Bibliothèque étrangère"
23 €
« Sur les marches, au dessus de lui, un personnage se balançait, un peu indistinct, dans l’ombre :
— Tessa, dit-il vivement, est-ce Tessa ? Oh, c’est merveilleux ! Comme le temps m’a paru long !
Elle avait l’air à peine réelle quand elle descendit vers lui. Il la saisit et lui tourna le visage vers les derniers rayons du soleil pour s’assurer que c’était bien elle. Très pâle, pareille à une ombre, elle semblait ne rien peser dans ses bras.... Ce fut une longue étreinte, plus un adieu qu’un bonjour. Pour elle, un moment de souffrance, un écho obscur des temps passés. Pour lui, l’ appréhension d’un changement, le pressentiment d’une perte, d’un chagrin. »
Ce roman était introuvable en France depuis une bonne vingtaine d’années. Née à Londres en 1896, Margaret Kennedy avait vingt huit ans lorsque fut publié en 1924 son deuxième livre, lequel connut un succès retentissant, jusqu’en Amérique : Hollywood n’en fera pas moins de trois adaptations cinématographiques. Traduit par Louis Guilloux en français sous le titre : "La nymphe au coeur fidèle" ( titre original "The constant nymph"), il fut publié chez Plon en 1927. Jean Giraudoux, subjugué par cette histoire, en signa l’adaptation théatrale, changeant le titre en lui donnant le nom de son héroine : "Tessa".
Teresa dite Tessa, est l’un des nombreux enfants issus des trois mariages du compositeur britannique Albert Sanger, méconnu dans son propre pays mais célèbre dans toute l’Europe.
Ayant renoncé à son pays natal, Sanger n’en a adopté aucun autre, ne se fixant jamais longtemps nulle part, d’une capitale européenne à une autre, accompagné de sa famille, appelée le "cirque Sanger" : un surnom qui leur a valu leur existence nomade et tapageuse, avec des enfants qui n’ont reçu aucune éducation suivie, qui sont devenus néanmoins polyglottes. Certes, leur père leur a donné un bon et sérieux entraînement musical, mais rien d’autre.
La famille possède sa propre demeure, la "Karindehütte", un énorme chalet dans le Tyrol autrichien, où elle passe le printemps et le début de l’été. D’une sociabilité illimitée, Sanger y invite une multitude de gens sans aucun souci de sa pauvreté et du manque de place pour recevoir tant de monde... sans compter ceux qui arrivent à l’improviste, dont le compositeur Lewis Dodds, élève de Sanger, devenu musicien de génie, que la fragile Tessa, quinze ans, aime en secret. Mais Lewis ne voit en elle que la petite fille qu’il a toujours connue.
La mort subite de Sanger va tout bouleverser. Il y aura des séparations, chacun des enfants suivant sa propre voie. Les trois plus jeunes ( dont Tessa) seront recueillis par Florence Sanger, soeur d’une des trois femmes de Sanger, riche et impérieuse, qui enfermera les enfants dans une école anglaise, après avoir épousé Lewis sur un coup de tête...
Pas d’ébats amoureux dans ce livre, mais une sensualité — d’une grande modernité — qui fait vibrer tout le roman, par le rendu de l’intensité du sentiment amoureux qui l’habite du début à la fin. C’est magnifique et bouleversant.
Auteure d’une vingtaine de romans, Margaret Kennedy est morte à Londres en 1967. Espérons que Marie Pierre Bay, directrice de la collection "Bibliothèque étrangère" ne s’arrêtera pas à ce roman et continuera à nous faire découvrir cette romancière si injustement tombée dans l’oubli !
Florence LORRAIN
Publié le 1er août 2006