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Trois fermiers s’en vont au bal
Richard Powers

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Yves Pellegrin, 515 pages.
Le Cherche Midi
20 €

Tout commence avec une photo...

Considéré comme l’un des plus grand romanciers actuels des Etats-Unis, dans la lignée de Don Dellilo, William H Gass, William Gaddis et Thomas Pynchon, Richard Powers, depuis la parution de son premier roman en 1985, Trois fermiers s’en vont au bal, n’avait encore jamais été publié en Français (alors que son oeuvre est actuellement traduite en vingt langues). Un vide comblé par Claro (écrivain et traducteur) et Arnaud Hofmarcher (éditeur au cherche Midi), qui le publient en 2004 dans la nouvelle collection "Lot 49", appelée ainsi en hommage à Thomas Pynchon - autre grande figure des lettres américaines - d’après son roman Vente à la criée du lot 49. (Editions du Seuil)

Né à Evanston, Illinois, le 18 Juin 1957, Richard Powers a passé son enfance à Chicago, puis Bangkok.Il suit des études universitaires de physique, qu’il abandonne à cause de "l’hyperspécialisation, au travers de laquelle le monde lui parait considérablement réduit".Il commence des études de littérature anglaise, mais ressent la même chose que lors de ses études scientifiques : cette spécialisation qui fait s’éloigner des visions d’ensemble. Il abandonne. Et part s’installer à Boston, où il devient concepteur de programmes informatiques, un emploi purement alimentaire : riche d’une curiosité inépuisable ( et déjà d’une immense érudition), il emploie son temps libre à lire, "pour le plaisir" : des grands romanciers européens du XXème siècle aux essais de Walter Benjamin, en passant par une biographie d’Henry Ford, puis de Sarah Bernhardt, une histoire de la photographie et des ouvrages sur la Première Guerre Mondiale — des sujets très divers, "toutes choses qui semblent n’avoir aucun rapport entre elles." 

Un jour, Richard Powers se rend au Musée des beaux arts de Boston, où a lieu la première rétrospective américaine de l’oeuvre d’un photographe allemand qu’il ne connait pas : August Sander. La toute première photo exposée attire instantanément son regard et le saisit tout entier. Cette photo va changer sa vie.

« J’ai gardé ce souvenir très visuel : j’entre dans cette pièce, je me tourne vers la gauche, et la première photo est celle de ces trois hommes dans leurs habits du dimanche. C’était incroyablement troublant. Ils étaient sur cette route, regardant par dessus leur épaule, depuis soixante-dix ans, dans l’attente d’un coup d’oeil qui leur répondrait et bouclerait la boucle. J’ai eu ce choc de reconnaissance. Je me suis penché pour lire la légende : Trois fermiers du Westerwald en route pour le bal, 1914. J’avais la chair de poule : je réalisais qu’ils ne se rendaient pas au bal auquel ils s’attendaient ... »

Richard Powers réalise, face à cette photo, le sens de ses propres lectures de l’année écoulée qui se rejoignent et se consolident : Thomas Mann, Proust, Joyce, Walter Benjamin,Henry Ford et la Première Guerre Mondiale, "je suivais le chemin qui mène à l’orée du XXème siècle, le moment où tous les chemins individuels sont sur le point d’être engloutis par la production de masse, les massacres en masse, l’âge de la machine. "

Ces trois jeunes gens, citoyens d’un monde en train de disparaître, Richard Powers décide de leur faire continuer la route..."Cétait un samedi. Le lundi matin, je déposais ma démission. J’avais le livre dans ma tête." La parution de Trois fermiers s’en vont au bal fit l’effet d’une météorite dans le champs de l’histoire littéraire américain, marquant l’avènement d’un immense écrivain. Richard Powers avait alors vingt-huit ans.

Trois fermiers s’en vont au bal c’est un roman sur la façon dont l’Histoire — celle de la vieille Europe et de la récente Amérique, deux continents qui s’observent, liés par deux guerres mondiales — influe sur les chemins individuels : comment vivre en tant qu’individu dans un siècle, industrialisé et violent ? En quoi, en cette époque de production de masse, une oeuvre d’art peut-elle être subversive ?

Ce roman est aussi, et surtout, une méditation sur le Temps, par le biais de la photographie, plus précisément sur notre rapport au temps, sur la mémoire, l’origine, ainsi que sur la notion de subjectivité. Construit comme un jeu de pistes romanesques, Trois fermiers s’en vont au bal embrasse l’Histoire du XXème Siècle non pas seulement à travers des histoires particulières, mais en regards — celui du photographe, celui du sujet photographié, celui de l’observateur. Un roman à énigme, mêlant personnages réels et fictifs, composé de trois récits distincts, entrelacés autour de la photo d’A. Sander, écrits en parallèle et alternant dans le même ordre. Tout en conversant les unes avec les autres mais sant se mêler, les trois histoires se recoupent, in extremis, au tout dernier chapitre.

Florence LORRAIN

Publié le 31 janvier 2006